En tournant pour Spielberg

par François Truffaut

 

Plusieurs fois pendant le tournage de Rencontres du troisième type, il m'est arrivé de penser que j'avais fait une folie en acceptant de jouer dans ce film : " Si j 'avais su que ce tournage serait si lent et si long, jamais je n'aurais dit oui. "

Même les acteurs professionnels traversent de tels moments de doutes tous azimuts

" Bon Dieu, qu'est-ce que je fais ici ? " Le plaisir que l'on prend aux tournages difficiles est d'ordre rétrospectif : " Ah la la ! qu'est-ce qu'on a pu rigoler quand on était à Gillette City dans le Wyoming ! " ou encore : " Ce que la nature était belle dans les environs de Mobile en Alabama! "

J'écris ces lignes huit ans après et il ne fait aucun doute que je suis très heureux d'avoir fait partie de l'aventure nommée Close Encounters of the Third Kind et, qu'ayant oublié tous les moments de lassitude, je ne conserve plus que des souvenirs forts et joyeux.

Tout a commencé en février 1976, dans mon bureau de la rue Marbeuf, par un coup de téléphone d'Amérique. Au bout du fil, Steven Spielberg. Il préparait un film sur les soucoupes volantes et il me destinait le rôle de Claude Lacombe, un savant français. En temps ordinaire, j'aurais refusé la proposition sans l'examiner car, lorsque je ne suis pas en tournage, je suis en train de préparer un nouveau film mais, cette fois, il y avait une sorte de trou dans mon emploi du temps. J'étais occupé par les travaux de montage de L'Argent de poche et je savais que je voulais tourner ultérieurement un film intitulé L'Homme qui aimait les femmes, dont j'avais en tête les grandes lignes mais dont l'écriture n'était pas commencée.

Alors j'ai dit oui parce que j'aimais le travail de Spielberg - son film Duel est un " premier film " modèle - et parce que j'ai eu l'impression que je pouvais jouer Claude Lacombe sans me forcer, en restant moi-même comme je l'avais fait dans L'Enfant sauvage ou La Nuit américaine, Enfin la perspective me plaisait d'assister à un tournage de film en restant assis sur une chaise et sans avoir peur de gêner comme peut le faire parfois un visiteur occasionnel sans fonction précise.

Sachant bien que l'attente occupe la plus grande partie du temps de l'acteur, j'avais pris soin d'emporter ma machine à écrire pour avancer le script de L'homme qui aimait les femmes.

Steven Spielberg n'avait pas encore trente ans et, réellement, c'était un plaisir de le voir travailler tout au long de ce tournage qui aurait terrassé plus d'un . En Alabama, en plein été, nous étions deux cent cinquante personnes venant de Los Angeles, travaillant douze heures par jour dans un immense hangar sans air conditionné. Sur les passerelles, il y avait quarante électriciens dirigés par talkies-walkies, tout cela était si lourd et si dur à remuer qu'il n'était guère possible de tourner plus de deux plans par jour. Lorsque les conditions de tournage deviennent si ingrates, il arrive que chacun se désintéressc progressivement du film lui-même, en tant que projet artistique, et qu'on se replie sur son égoïsme, ne pensant plus qu'à ses dates de liberté, ses tickets d'avion, etc. Alors le metteur en scène reste seul avec son rêve à réaliser et il lui faut un grand courage moral et physique.

J'ai toujours senti ce courage et cette détermination chez Steven. je ne l'ai jamais vu céder au découragement même quand la productrice du film le harcelait, même quand les banquiers de Wall Street arrivaient sur le plateau, en Alabama, pour décider si cela valait la peine d'injecter encore trois ou quatre millions de dollars supplémentaires et qu'on leur balançait inutilement des paquets de fumée artificielle dans les yeux pour les épater et leur donner du spectacle !

En septembre 1976, la Columbia décida qu'il fallait fermer le hangar mais Steven, soudainement un peu triste, disait que c'était dommage et qu'il aurait bien aimé, par exemple, essayer de faire voler dans les airs les petits garçons de sept ans qui jouaient les extra-terrestres.

Je rentrai en France à l'automne pour commencer L'Homme qui aimait les femmes à Montpellier, mais je ne tardai pas à recevoir des nouvelles de Spielberg. Il avait besoin de moi en Inde, à Bombay, où je ne pus le rejoindre qu'en mars 1977 car il n'était pas question d'interrompre mon propre tournage. Toujours souriant, inchangé, infatigable, Spielberg organisa à toute allure une grande scène d'action avec les figurants et des villageois hindous. Alors il me dit que son film était au montage, que le puzzle s'ajustait bien mais qu'il aimerait encore tourner une scène ou deux, peut-être au Mexique, peut-être à Monument Valley, le désert popularisé par John Ford... Dans l'euphorie de ce très agréable tournage indien, je répondis que j'étais d'accord, que j' aimais décidément beaucoup l'idée que ce tournage serait sans fin. " Je me suis habitué, dis-je à Steven, à l'idée qu'il n'y aura jamais un film intitulé Close Encounters mais que vous êtes un type qui fait croire qu'il tourne un film et qui réussit à grouper beaucoup de gens autour de sa caméra pour accréditer cette immense blague. je suis content de faire partie de cette blague et je suis prêt à vous rejoindre de temps à autre n'importe où dans le monde pour "faire semblant" de tourner un film avec vous. "

Deux mois plus tard, tandis que se déroulait sur la Côte d'Azur le festival de Cannes qui allait voir le triomphe de Taxi Driver de Martin Scorsese, je retrouvai Steven et son équipe dans le désert de Palmdale, en Californie. Cette fois, je trouvai la blague plutôt saumâtre. Quatre immenses hélices tournoyaient sans arrêt, devant lesquelles on vidait des sacs de sable dont le contenu nous arrivait en pleine figure ! La même chose m'avait semblé très drôle six mois plus tôt, quand il s'agissait d'épater les banquiers de Wall Street mais, cette fois, devenu la victime, cette symphonie pour ventilateurs ne me faisait plus rire du tout. Par moments, je ne pouvais même pas distinguer où était la caméra derrière ce rideau de sable tourbillonnant et, de toute manière, les instructions que Steven nous avait données étaient des plus vagues. Nous savions seulement que nous sautions d'une jeep en plein désert (et en pleine tempête de sable) pour découvrir des épaves d'avions disparus depuis trente ans.

Lorsque j'ai vu le film, j'ai découvert que cette tempête constituait la scène d'ouverture du film et qu'elle était superbe. je ne mens pas en disant que je m'étais senti très misérable en la tournant, car c'est visible dans le film. Quand le gros soldat mexicain a fini de parler et qu'on distingue dans la tempête jaunâtre une silhouette affolée, vacillante, sur le point de perdre l'équilibre : c'est moi !

On m'a souvent demandé si, en tant que metteur en scène, j'avais parfois été tenté de conseiller, juger ou critiquer mon confrère Spielberg. La réponse est non, définitivement. J'ai voulu être pour lui l'acteur idéal, celui qui ne se plaint jamais, celui qui ne réclame rien, pas même une indication. je faisais ce qu'il me demandait et, lorsqu'il prononçait le mot " cut ! ", comme tous les acteurs du monde, je tournais mon regard vers lui pour voir s'il était content.

Lorsque j'ai joué dans mes propres films, cela n'a fait qu'accroître mon amitié, mon admiration et mon respect pour ceux qui s ' exposent tout entiers dans une entreprise qui leur procure en même temps ce qu'on peut appeler le " plaisir de la responsabilité limitée ". On ne dit que ce qu'on nous demande de dire, on ne fait que ce qu'on nous demande de faire. On redevient un enfant, donc un être pas totalement responsable. Lorsque j'ai joué pour un autre metteur en scène, j'ai découvert ce plaisir de la responsabilité limitée et aussi les joies de la mauvaise foi, en même temps que sa nécessité. Dans Rencontres du troisième type, le personnage que je jouais, Claude Lacombe, expert en soucoupes volantes, devait, au plus fort d'un moment d'enthousiasme, s'écrier : " Einstein avait raison " (Einstein was right). Cette phrase simplificatrice, digne d'une bande dessinée, me consternait, m'inquiétait et, chaque jour, je me disais que j'allais le plus gentiment possible demander à Steven Spielberg de la supprimer. Une sorte de lâcheté, où entrait peut-être un peu de solidarité, m'empêchait de le faire jusqu' au jour où, en plein milieu du tournage d'une scène d'action, j'ai entendu un de mes partenaires s'écrier : " Einstein was right ! " Si je ne me suis pas évanoui à ce moment, en tout cas je me suis senti pâlir et murmurer : " Quel salaud ! Il a donné ma phrase à un autre ! ". Une seconde réaction qui m'a fait rire de la première et, ce jour-là, je me sentais vraiment acteur. Quel beau métier.

 

Je savais que le film comporterait cinquante minutes d'effets spéciaux mais je ne m'étais pas vraiment rendu compte de l'effet visuel recherché par Steven jusqu'à ce que Douglas Trumbull m'invite à visiter son atelier. C'est là que je compris que, pour une grande part, le film serait constitué d'images superposées

a) ce qui se passe au sol,

b) ce qui se passe au-dessus des têtes ,

c) ce qui se passe dans le ciel,

et que tout cela trouverait sa forme définitive au laboratoire, après le tournage, comme dans le cas des Oiseaux d'Alfred Hitchcock.

Par exemple, je vis Douglas Trumbull filmer les nuages qui s'agitent dans le ciel, de la façon suivante : dans un aquarium rempli d'eau tiède, il lâchait des " paquets " de peinture blanche et filmait les mouvements de cette peinture blanche, à différentes vitesses. Dans le film, surimpressionné au-dessus des maisons, cela donne ces splendides images de nuages agités et bouillonnants dont vous gardez sûrement le souvenir.

Cette visite au département des effets spéciaux me rendit modeste. je compris que le rôle de l'acteur dans un tel film consistait à donner une image stylisée et qu'il fallait laisser de côté les théories de Stanislavski pour devenir simplement une silhouette dans la tapisserie.

J'avais admiré Steven Spielberg tout au long de ce tournage mais, lorsque j'ai vu le film terminé, mon respect pour son talent s'est accru. je comprenais que les choses qui m'avaient semblé naïves sur le plateau étaient, en réalité, des habiletés. Un exemple : les scientifiques qui applaudissent et se congratulent après le contact du deuxième genre. " Voilà, pensai-je au tournage, une attitude peu scientifique et peu intéressante dramatiquement. " J'étais dans l'erreur car, lorsqu'on voit le film, ce moment pendant lequel les scientifiques applaudissent et se congratulent donne l'impression d'une scène finale, le public se sent frustré, il désire encore du drame et effectivement, tout de suite après, quelqu'un regarde en l'air vers les nuages qui deviennent étrangement agités et perturbés... et le film repart pour la fameuse troisième rencontre...

Je crois que le succès de Rencontres du troisième type, comme celui des films que Spielberg a réalisés par la suite, vient de son don très spécial de donner de la plausibilité à l'extraordinaire. Si vous analysez le film, vous verrez que Spielberg a pris soin de tourner toutes les scènes de la vie quotidienne en leur donnant un aspect un peu fantastique tandis que, sur l'autre plateau de la balance, il donnait le plus possible de quotidienneté aux scènes fantastiques.

Comme tous les acteurs qui traversent les tournages sans rien comprendre, je suis tenté de dire aujourd'hui : " je l'avais toujours dit, je savais que ce serait très bien et que ce serait un succès. "

 

François TRUFFAUT

Février 1984

in "L'AVENTURE SPIELBERG"

Editions Pygmalion - Gérard Watelet